Ca y est, nous y sommes : l’article que je vous avais promis à plusieurs reprises sur la confusion entre littératures de l’imaginaire et littératures jeunesse est ici. On va essayer de réfléchir ensemble aux raisons de ce choix, à ce qu’il révèle sur notre société et je vais vous parler de mon point de vue sur la question. Comme il s’agit évidemment d’un point de vue subjectif, je vous invite à venir en discuter dans les commentaires, parler du votre ou compléter, bref, échanger entre vous et avec moi sur ce sujet passionnant !

Image d'illustration de l'article "La fantasy, c'est pour les enfants ?"
Quel effort d’imagination nous faut-il pour se figurer qu’une fée vit ici ?

Pourquoi ce constat ?

Les littératures de l’imaginaires sont encore, pour beaucoup de personnes, liées à l’enfance et à un manque de sérieux. Ce n’est pas « de la vraie » littérature, puisque ça ne s’intéresse pas à notre société actuelle, au monde dans lequel on vit ici et maintenant et à ses problèmes. Vous avez l’impression que c’est caricaturer ? Alors je vous propose des travaux pratiques : rendez-vous dans une bibliothèque, n’importe laquelle, et/ou dans une librairie (ce sera l’occasion de renouveler votre pile à lire !) et jetez un œil à la place qu’occupent les romans consacrés aux littératures de l’imaginaire. Où sont-ils ? Ont-ils leur rayon séparé ? (c’est de plus en plus souvent le cas et je vous renvoie à l’article que j’ai écrit sur la SFFF pour en savoir plus sur la volonté de distinction entre littératures de l’imaginaire et littérature générale). Ou bien, sont-ils négligemment posés dans un rayon étiqueté « Jeunes adultes », ou encore sur une étagère au rayon enfants ? C’est de moins en moins vrai aujourd’hui, mais il y a quelques années, vous pouviez être certains que toute cette « pseudo » littérature ne pouvait se trouver que du côté enfants. Pour approfondir le test, vous pouvez chercher quelques titres très connus, comme Le Seigneur des Anneaux ou Harry Potter et voir où ils se trouvent et quel est leur étiquetage (dans ma bibliothèque de quartier, les deux sont sur les rayons enfants et étiquetés jeunesse). On va m’objecter – et c’est ce qu’a fait ma bibliothécaire quand je lui ai demandé ce qu’Harry Potter faisait là, en dehors du rayon imaginaire, que ces lectures peuvent être adaptées aux enfants et que donc ils préfèrent les mettre dans ce rayon pour qu’ils puissent les trouver. C’est un argument qui s’entend mais je persiste à penser qu’il y a une certaine différence de profondeur et de qualité d’écriture entre Harry Potter et le Seigneur des Anneaux d’un côté et Tchoupi de l’autre.

Passé ce constat, on remarquera que toutes les littératures de l’imaginaire ne sont pas logées à la même enseigne. La littérature fantastique des premiers temps, celle de Maupassant par exemple, a gagné ses lettres de noblesses et sera plus volontiers admis dans le rayon littérature générale tandis que le fantastique actuel sera plus volontiers associé à la fantasy ou rangé dans le rayon jeunes adultes, voire romance. Pour la science-fiction, les avis divergent. J’avais déjà mentionné que les anglo-saxons étudiaient plus volontiers ce genre à l’université, ce qui lui confère, de fait, ses lettres de noblesses, mais en France on reste timide à ce sujet. En revanche, la fantasy est encore souvent irrémédiablement associée à une littérature pour enfants, peut-être de par ses origines tirées du merveilleux et des contes, ou bien…

Est-ce qu’on vit dans un monde où être un adulte imaginatif est mal vu ?

« L’unique voie de salut, c’est la sclérose de l’imagination, autrement dit le passage à l’âge adulte. » nous dit Stephen King dans Salem. Cette phrase, je pense qu’il faut être un adulte qui aime lire (ou pire : écrire !) dans les littératures de l’imaginaire pour la comprendre vraiment. Lorsqu’on admet auprès d’un non-initié qu’on écrit de la fantasy, on peut avoir plusieurs réactions, mais les plus fréquentes seront sûrement « tu écris pour les enfants, alors ? » et, encore plus souvent « Et pourquoi ne pas écrire quelque chose de plus sérieux ? »

Ce n’est pas pour être méchant, c’est même pour votre bien qu’ils vous disent ça, mais ça me conduit à penser, comme Stephen King dans la citation, que pour la majorité des personnes aujourd’hui, le passage à l’âge adulte doit nécessairement s’accompagner d’une « sclérose de l’imagination ». Ce n’est pas sérieux d’être adulte, de travailler, de payer ses factures et de continuer à écrire ou à lire des romans qui parlent de fées, d’elfes ou de dragons alors que tout le monde sait que ça n’existe pas ! La science-fiction a moins ce problème parce qu’elle parle, après tout, du futur de notre monde, alors que la fantasy est irrémédiablement perdue pour la réalité… Mais cela pose deux questions, à mon sens fondamentales, qui touchent à la fois à la lecture, à l’écriture et au sens de la vie (oui, partons loin, pourquoi pas !). Tout d’abord : la fantasy est-elle si éloignée que ça de nos préoccupations quotidiennes ? La plupart des romans de fantasy que je connais, sinon tous, abordent à différents niveaux et dans une réalité différente, certes, au moins un thème lié aux relations humaines (ou humaines/autre chose), à la différence et l’acceptation de soi et des autres, mais aussi la justice, l’honneur ou encore la révolte contre la tyrannie, la volonté de faire changer les choses. Veut-on vraiment vivre dans un monde où ces thématiques sont réservées aux enfants et où, une fois grandi, on ne se demande plus quel est notre sens de l’honneur, notre éthique personnels ou bien si on ne devrait pas rêver un peu pour voir comment améliorer notre monde ? La littérature générale aborde certes parfois ces thèmes, mais elle est limitée par les règles du réel, de crédibilité qui lui sont de fait imposés alors que la fantasy peut totalement s’en affranchir, rêver plus haut et plus loin. Mais il faut parfois lire à travers les lignes pour comprendre ce que l’on peut tirer d’un Harry Potter ou d’un Eragon.

Et si on arrêtait d’être si sérieux ?

La deuxième question que je me pose, plus existentielle, est celle-ci : faut-il vraiment arrêter de rêver et d’imaginer pour devenir adulte ? Ce serait probablement un bon sujet de dissertation de philo, mais puisque mes années dissertation sont loin derrière moi, je vais me faire un plaisir d’aborder un point de vue totalement subjectif sur la question, charge à vous de donner le vôtre en commentaire. En tant qu’écrivain, la réponse que je donne est non, certainement pas. Et en tant qu’être humain, la réponse est encore non. Je pense qu’on essaie trop de créer des barrières entre l’enfant et l’adulte et qu’on devrait parfois essayer de voir le monde avec des yeux d’enfant : non pas tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être. Qu’est-ce que ça peut faire de mal si, en randonnant, on tombe sur un lac somptueux entouré d’arbres et d’une végétation dense et qu’on se prend à rêver qu’une fée vit ici ? Cela ne rend certainement pas ce paysage moins beau, au contraire. Cela ne fait pas sérieux ? Mais la vie est trop courte pour ne pas s’émerveiller de tout ce qui est beau, pour ne pas s’accorder le droit de rêver et d’imaginer un monde aussi coloré qu’on le souhaite. La réalité aura bien le temps de revenir avec la prochaine déclaration d’impôts.

Et je pense que c’est là la plus grande importance qu’ont les littératures de l’imaginaire et la raison pour laquelle il ne faut pas arrêter d’en lire sous prétexte qu’on est devenus adultes, ni les ranger dans la catégorie « littérature jeunesse » : elles nous rappellent que le monde pourrait être différent et qu’il ne tient qu’à nous de l’imaginer autrement, de continuer à ne pas être sérieux même une fois adultes.

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Cette publication a un commentaire

  1. Boucly

    Belle réflexion , merci d avoir abordé le sujet. En tous cas pour moi la lecture, le plaisir de lire est totalement lié à un « bel ècrit » quel que soit le sujet . Une belle écriture c est bien sûr subjectif mais partir dans un monde imaginaire dès les premières pages et ne plus vouloir poser le livre est un critère essentiel.
    De plus dans le contexte actuel s évader dans une lecture procure un bien être indispensable ! Alors oui à l imaginaire, à la découverte !