Il y a eu beaucoup de débats le mois dernier sur les réseaux, sur le thème de la responsabilité de l’auteur vis-à-vis des messages qu’il véhicule dans ses textes, beaucoup tournant sur le thème de « on ne peut plus rien écrire ». J’ai pris le temps de réfléchir à tête froide et j’ai donc décidé de m’atteler à ma propre réponse sur cette question. Spoiler : oui, pour moi, un auteur est responsable de ce qu’il écrit et des messages qu’il véhicule.

La portée des propos

Je vais joyeusement enfoncer une porte ouverte, mais à priori l’auteur n’est pas ton tonton raciste qui gâche les repas de famille. Quand le tonton en question fait des réflexions nauséabondes, les gens installés à sa table sont les seuls à en pâtir (en tout cas, tant qu’il ne les fait qu’à table). Je caricature mais c’est pour faire entendre le point primordial pour moi dans cette histoire : l’impact d’un message, qu’il soit bon ou mauvais, est proportionnel à la quantité de personnes qui l’entendent, et quand tes livres sont publiés, tu as donc une portée médiatique qui peut être relative, mais qui peut aussi être gigantesque. Il n’y a qu’à voir la portée des paroles transphobes d’une certaine autrice dont les ouvrages ont été tirés à des millions d’exemplaires et traduits partout dans le monde pour comprendre que ça ne peut pas être anodin. Dans son cas à elle, ses réflexions horribles passent dans son discours et (à priori) pas dans ses œuvres mais vu comme elle est suivie et relayée, elle a un impact énorme. Des paroles de haine dans un cercle très restreint auront un impact très restreint – même si elles restent condamnables. Des paroles de haine dans un cercle qui fait tout le tour du globe peuvent attiser la haine contre des personnes partout dans le monde et inciter d’autres personnes à se sentir soutenues dans leur haine, la légitimer et les pousser à ne pas rester au niveau du discours.

C’est un cas extrême mais la médiatisation d’une œuvre et donc de son auteur peuvent conduire à cela, et pour moi il faut donc comprendre qu’il y a une différence fondamentale entre la liberté d’expression dans la sphère privée et la sphère publique (mais je rappelle une fois encore que même dans la sphère privée, des propos qui tombent sous le coup de la loi sont condamnables). Ce que je veux dire, c’est que toute personne dont les propos peuvent avoir une large portée dépassant sa sphère privée devrait prendre garde aux messages qu’elle fait passer et à la façon de les faire passer, pour ne pas causer de tort à d’autres personnes à travers ses propos, qu’il s’agisse d’un auteur, d’un acteur, d’une star de football ou d’un politicien (ouais, pour le coup, eux ne se gênent parfois pas, dit-elle en louchant fortement d’un côté). 

Mais j’imagine que là-dessus je vais assez peu être contredite. Les auteurs qui se sont indignés de ne plus rien pouvoir écrire ne parlaient pas de pouvoir écrire en toute liberté des tweets racistes ou transphobes, évidemment. Ils parlaient des messages qui passent dans leurs oeuvres. 

La politique et la littérature...

J’en ai un peu parlé dans mon article à propos des dystopies, puisque c’est la deuxième face d’une même polémique, mais ici vu que c’est le sujet je vais creuser un peu plus. Pour résumer très brièvement cette histoire : un roman présenté comme une dystopie a été considéré comme raciste par les personnes concernées et, suite aux nombreuses réactions, sa sortie a fini par être annulée, mais pas sans que la maison d’édition qui présentait le texte ne tente de le défendre en prétendant que la littérature n’était pas politique. Sans même parler des dystopies, genre politique entre tous, je voudrais revenir là-dessus.

Parce que les écrivains qui, à travers les siècles, ont vu leurs œuvres censurées, ont été forcés de partir en exil ou ont été enfermés pour avoir exprimé un peu trop d’idées dans leurs écrits seraient ravis de savoir que tout ça n’aurait pas dû être, vu que leurs œuvres n’étaient pas politiques. Ça a commencé très tôt et à tous les siècles, des auteurs se sont servi de leurs œuvres pour dénoncer, critiquer, proposer des idées ou d’autres voies… Et ont parfois, souvent, subi les conséquences de cela. Et ça ne s’arrête pas aux temps anciens. En Occident, on a une position plutôt privilégiée vis à vis de la censure, mais à notre époque la censure continue dans d’autres endroits du monde. Ici je dévie un peu du sujet puisque je parlais à la base de cette histoire de responsabilité des auteurs, mais ça touche forcément à cette question là aussi et ça m’énerve de voir des gens dire à la fois que la littérature n’est pas politique et prétendre qu’ils peuvent mettre n’importe quoi dans leurs oeuvres sans en assumer les conséquences, se plaindre de déclencher des réactions pour ce qui ne serait « que » des livres, alors que des gens assument partout les conséquences de leurs écrits, même quand leurs critiques sont justifiées et leurs messages justes. La littérature, comme tout moyen d’expression et de communication, est politique. Elle est liée à un contexte, à son époque, et elle baigne dedans. Elle véhicule parfois les bons messages, parfois les mauvais, mais elle véhicule toujours des messages. 

Et l’auteur est responsable de ce qu’il transmet.

Alors vous allez me dire, oui, certaines œuvres sont politiques (il existe bien de la littérature engagée) mais ça ne veut pas dire qu’elles le sont toutes. C’est la vaste question du « tout est politique ? ». Pour moi, la réponse ne fait pas de doute. Une œuvre peut ne pas consciemment être politique, mais elle est le fruit de l’imaginaire de son auteur, imaginaire qui s’est construit dans une époque précise, à partir d’idées précises, d’influences diverses dont il peut avoir conscience ou non. Elle est le produit d’une société dont l’auteur fait partie. Donc une œuvre est toujours sociale. Et si elle est sociale, elle est politique car l’un ne va pas sans l’autre.

Mais si on fait passer un mauvais message sans le vouloir ou si nos propos sont déformés ?

Il y a deux choses en une, ici. Si les propos tenus dans un livre sont vraiment déformés, cela devrait être assez facile de rétablir le vrai message. Une phrase sortie de son contexte, lorsqu’on remet le contexte autour, reprendra son sens d’origine. Si le job d’un auteur est d’être responsable, celui d’un lecteur est sans doute de prendre en compte le contexte global du roman avant d’en formuler la critique et de ne pas juger trop hâtivement. Un exemple sur des romans anciens : je viens de lire Le chien des Baskerville, d’Arthur Conan Doyle, et j’ai été horrifiée dès le départ de voir l’importance de la phrénologie dans ce texte, une pseudo-science utilisée à l’époque pour justifier des théories racistes et eugénistes. Mais si, au XXIe siècle, nous savons que la phrénologie est fausse, ce n’était pas le cas à l’époque de Conan-Doyle, on peut donc difficilement le juger pour quelque chose qui était encore considéré comme une théorie fondée à son époque. Autre exemple, la fameuse phrase sortie de son contexte. Si j’ai un personnage (on y reviendra) qui balance une phrase insultante envers telle minorité et que cette phrase est utilisée comme un « extrait » censé prouver mes propres opinions, le retour du contexte devrait prouver que 1 : c’est un personnage qui parle, pas le narrateur et encore moins l’auteur (rappel ici que le narrateur et l’auteur sont très rarement à confondre, mais je pourrai y revenir dans un autre article)/ 2 : ce personnage n’est pas du côté des « gentils » dans l’histoire (même si gentils et méchants simplifie un peu trop) / 3 : il en prend plein sa tronche dans tout le livre et aucun autre personnage ne cautionne ses dires. 

Mais tous les messages ne sont pas forcément conscients. On est pétris d’automatismes qui viennent de l’éducation et de la société dans laquelle on vit (raison pour laquelle on parle autant de « se déconstruire », travailler pour devenir conscient de ses privilèges et des schémas qui nous ont été inculqués de façon à pouvoir mieux lutter contre nos représentations inconscientes). Donc il est possible que sans le vouloir on puisse faire passer un message qui ne nous correspond pas. Cependant, en tant qu’auteurs, on a quand même un privilège, celui de l’écrit, du temps long. On n’est pas en train d’écrire un tweet sous le coup de la colère, avant de le relire et de se rendre compte qu’il dit exactement l’inverse de ce qu’on voulait dire. Un roman, c’est des centaines d’heures de travail, des dizaines de relectures, non seulement par l’auteur mais par tout un tas de personnes différentes et tout autant de temps pour se rendre compte que, peut-être, tel propos devrait être reformulé. 

Parfois, ça ne suffit pas, c’est la raison pour laquelle certains auteurs font appel à des « lecteurs sensibles ». Un lecteur sensible, c’est un bêta-lecteur (comprenez, quelqu’un qui va relire le roman avant même sa soumission en maison d’édition afin de faire part à l’auteur de son ressenti sur le texte) concerné par certaines des problématiques abordées par le roman en question et qui pourra au mieux faire part à l’auteur des représentations conscientes ou inconscientes qui ont pu se glisser dans son texte sur telle thématique afin que celui-ci puisse le modifier et éviter de véhiculer stéréotypes et idées fausses, entre autres. Donc éviter de faire passer les mauvais messages.

Mais tout le monde ne fait pas appel à des lecteurs sensibles, déjà parce que tout le monde ne connait pas ce rôle mais aussi parce que la relecture sensible est souvent utilisée lorsqu’une thématique sensible est au centre du roman (par exemple la représentation des personnes racisées, des violences conjugales ou du handicap) mais pas forcément lorsque cette thématique n’est qu’effleurée, ou pas abordée mais représentée simplement par la présence de personnages concernés par des thématiques. C’est pour cela qu’il est aussi important de s’informer et de se former et d’essayer d’aller au plus juste. Selon moi, c’est aussi notre devoir d’écrivain, d’essayer de présenter l’image la plus juste de notre société et d’éviter de la laisser dans un état pire qu’avant que notre roman paraisse, à défaut de parvenir à l’améliorer.

Et ce n’est pas parce qu’on écrit dans les littératures de l’Imaginaire qu’on peut se passer de ça. Evidemment, on a le champ un peu plus large puisqu’on peut à loisir créer des systèmes politiques, des peuples différents qui n’auront pas le même mode de pensée que nous, mais il ne faut pas oublier que nos écrits seront lus à l’aune de ce que les lecteurs connaissent et vus comme un miroir déformant de la société dans laquelle ils vivent. Il y a forcément des messages, même dans la fantasy, qui n’est définitivement pas destinée qu’aux enfants. 

Mais si on a des personnages qui expriment les mauvais messages sans que cela ne reflète notre pensée ?

Ben oui parce que si tous nos personnages sont parfaits, respectueux des autres, qu’ils expriment tous la même pensée reflétant l’idée de l’auteur, non seulement le message va mal passer parce qu’il aura l’air d’une dissertation bien rédigée (mais uniquement la première partie, la thèse !) mais en plus le roman aura des chances d’être chiant comme la mort. Et bonne chance pour écrire un antagoniste intéressant. Cela dit, comme pour tout, il y a des exceptions ! Les livres feel-good, par exemple, ont tendance à lisser les antagonismes et à leur permettre une résolution rapide, et ils ne sont pas chiants, en tout cas pour ceux que j’ai lus.

Ce point peut paraître bizarre mais à force de parler de responsabilité, certains auteurs se sont inquiétés de ne plus pouvoir écrire des sacs à m*rde, en craignant que les propos ou actes de leurs personnages puissent leur être attribués. Évidemment, ce serait ridicule. Tout le monde est au courant qu’un auteur de romans policiers n’a pas l’âme d’un serial killer, qu’à priori une autrice de dark romance n’a aucun lien avec la mafia ou autre et qu’un roman sur la thématique du racisme dans lequel aucun personnage ni les représentants de la société ne formulerait de propos racistes serait assez étonnant. En somme : écrivons tous les sacs à m*rde qu’on veut, mais n’excusons pas leurs propos ni leurs actes. Et ne romantisons pas ce qui est condamnable (ici, je louche très fort sur certaines relations « romantiques » qui utilisent des vi*leurs comme « love interests », comme si ce n’était pas un crime… Et même sans aller jusque là, je pense qu’on a besoin de représentations de relations saines et non toxiques dans les romances et je n’en peux plus de lire des relations de couple disproportionnées, où la jalousie et la possessivité sont considérées comme des qualités acceptables et où on trouve normal qu’un des deux protagonistes sacrifie tout pour un autre colérique et insultant, qui humilie sa partenaire en permanence mais où ça passe parce qu’il est beau, mais je diverge).

Bref, de mon côté, j’essaie de me défaire autant que possible de représentations faussées et de ne pas excuser l’inexcusable. Je tente de faire de mon mieux pour être responsable en tant qu’autrice et éviter de blesser qui que ce soit. Quitte à dire : je ne suis pas prête à aborder cette thématique, j’ai peur de faire des erreurs, je ne vais donc pas la mettre dans ce roman tant que je ne serais pas mieux renseignée. On verrait assez difficilement quelqu’un s’improviser boulanger alors qu’il n’a jamais appris à faire du pain, ou un chirurgien pratiquer une opération à cœur ouvert sans avoir reçu la formation adéquate, alors pourquoi un auteur chercherait-il à s’exprimer sur des sujets sans les maîtriser ? Et comme on ne peut pas tout maîtriser, qu’il peut sans doute arriver qu’on fasse malgré tout des erreurs ou que, confronté à des sensibilités différentes, on découvre que, même renseigné, un point de vue ne fait pas parfaitement consensus, je pense qu’il faut aussi admettre la possibilité d’avoir potentiellement à s’expliquer et à s’excuser et de comprendre qu’on ne peut pas tout savoir, mais que le job d’un auteur, c’est d’essayer de comprendre au mieux avant de transmettre.

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