J’ai été très étonnée lorsque je suis tombée pour la première fois sur cette question au hasard des réseaux sociaux et ça m’a donné envie d’en parler un peu, parce que je me suis aperçue qu’elle était loin d’être isolée : « Faut-il lire pour écrire ? ». Même si j’ai un avis assez tranché sur la question (mes bilans de lecture du mois en disent déjà beaucoup et je n’ai jamais vu un auteur se vanter de ne jamais avoir lu aucun livre) je me dis qu’en fait elle recouvre pas mal de choses et que ça peut être intéressant de creuser davantage que la réponse de base que j’aurais pu donner « Ben… Oui ? T’as déjà vu un musicien ne pas aimer la musique, toi ? » Je vais avant tout parler de mon expérience et de ma manière de voir les choses, et je pense qu’il est inutile de chercher à en tirer des vérités générales (pas sans avoir écouté d’autres sons de cloche).

Ecrire sans passion pour la lecture, c'est possible ?

Avant de creuser davantage le sujet, je vais partir de cette question, celle que m’évoque immédiatement la question posée, pour y donner ma réponse : mais pourquoi faire ? Sans passion pour la lecture – et même sans parler de passion, sans intérêt particulier pour ce sujet – pourquoi vouloir écrire ?

Et vous allez me dire qu’on peut être passionné par l’écriture et pas par la lecture, mais à cela je vais vous répondre : non. C’est LA MÊME CHOSE. On peut être passionné de lecture sans avoir envie d’écrire, mais l’inverse est un non-sens. C’est comme quelqu’un qui voudrait être réalisateur sans jamais avoir vu de films ou quelqu’un qui se prendrait pour un musicien sans pour autant aimer la musique. On peut apprécier un art sans le pratiquer, mais on ne peut pas pratiquer un art sans l’apprécier. Et, si on espère en faire quelque chose, sans en être profondément passionné.

 

Et pour être tout à fait honnête, je ne crois pas que j’aurais envie de lire le roman d’une personne qui n’aurait jamais rien lu dans sa vie, ou qui n’aurait lu qu’un ou deux romans. On se nourrit de ce qu’on lit. On apprend ce qui s’est déjà fait ou non, pour ne pas réinventer l’eau chaude à chaque roman. Alors certes, il y a des points communs et il est impossible d’être à 100% original – la mode des tropes sur les réseaux sociaux en dit long à ce sujet : les lecteurs aiment aussi l’attendu – mais lire beaucoup permet aussi de repérer ces points communs et de choisir de s’en affranchir ou de les utiliser, de les modifier, de transgresser des règles pour surprendre son lecteur. Vous allez me dire qu’on peut aussi apprendre d’autres médium – des films, des jeux – et c’est vrai jusqu’à un certain point, mais si ces médiums peuvent nous aider à en apprendre beaucoup sur les histoires, ce n’est qu’en lisant qu’on apprend comment tourner une phrase, comment faire passer une idée, décrire quelque chose. En écrivant aussi, mais – et bien que je n’aime pas les injonctions je vais faire une exception pour cette fois – je suis d’avis qu’il faut absolument faire les deux.

Oui mais pendant qu'on écrit, ce n'est pas forcément utile ou souhaitable de lire ?

Là, on arrive déjà sur une question sur laquelle mon avis est beaucoup plus nuancé. L’idée serait que pendant qu’on est dans la phase d’écriture d’un roman, on pourrait ne pas avoir envie de lire pour éviter de se laisser influencer par le style et les idées d’un autre auteur, bien qu’on lise de manière générale le reste du temps.

Et là, c’est plus compliqué. Parce qu’en effet, cela peut arriver de se laisser influencer en partie par le style d’un auteur si on ne lit que lui pendant qu’on écrit donc, si on lit assez peu ou qu’on a prévu d’enchaîner le Seigneur des anneaux, le Hobbit et le Silmarillion, il vaut sans doute mieux éviter d’écrire en même temps (non pas que JRR Tolkien ne soit pas une très bonne influence, mais si c’est votre seule influence, cela va se voir), ou varier les lectures et les genres.

 

Pour ma part, ça m’est déjà arrivé une fois il y a longtemps de me laisser un peu trop emporter par une lecture au point que ce que j’écrivais finissait par lui ressembler, même si mes écrits ont toujours gardé mon empreinte personnelle et qu’au final, la seule chose qui ait pu être dite sur ce texte en particulier était qu’effectivement, il y avait une influence de tel auteur – mais aussi de tels autres que je n’avais jamais lu, donc les lecteurs aussi sont souvent influencés par ce qu’ils lisent au point de voir des influences là où il n’y en a pas forcément.

Mais surtout j’écris tous les jours depuis maintenant assez longtemps et si j’arrêtais de lire pendant que j’écris, eh bien, je ne lirais plus du tout. Donc, à la place, je lis BEAUCOUP. Et de plus en plus, en variant autant que possible les genres (ou les sous-genres), les auteurs, les époques. Lire influence forcément, mais lire plein d’auteurs différents permet de savoir en partie par qui, comment et dans quelle mesure on va se laisser influencer, mais surtout d’obtenir un mix qui n’appartiendra qu’à nous. Par exemple, j’aimerais beaucoup me laisser influencer par la vie qu’il y a dans les personnages et les dialogues de Fred Vargas et par la profondeur de ceux de Naomi Novik, par la rigueur et la profondeur du worldbuilding de Tolkien, par le sens de la progression narrative de Christelle Dabos, par le sens de l’humour de Terry Pratchett, etc. Sans doute d’autres auteurs seront influencés par les mêmes écrits, mais de la même manière ? Et par exactement les mêmes auteurs ? Et ce que j’en retire sera-t-il de toute façon traité exactement de la même façon que les autres ? J’en doute. Car plus on lit, plus on peut choisir ce qu’on aime et ce qu’on voudrait garder en mémoire en apprenant des autres, mais sans leur ressembler.

Le temps de lire, le temps d'écrire

Une autre réponse qui m’avait interpelée dans tout ce que j’ai pu lire de ce débat était plus sur l’organisation du temps de lecture et d’écriture, comme s’ils s’articulaient autour de la même idée et que ce temps limité devait forcément rogner sur l’un pour libérer l’autre. Et cette idée m’intéresse aussi dans le sens où je découvre de nouveaux modes d’organisation qui en disent long sur l’inévitable collusion entre l’appréciation de l’art et la pratique de l’art, ce qui rejoint beaucoup ce que je disais plus tôt, mais aussi parce que, pour ma part, le temps de lecture et le temps d’écriture sont deux choses totalement différentes et je refuse de rogner sur l’un pour faire de la place à l’autre. C’est aussi, sans doute, parce qu’en ce moment j’ai la chance d’avoir le temps de faire les deux, mais même quand je n’avais pas ce temps, je préférais regarder moins de films le soir pour lire à la place tandis que je rognais plutôt sur mes sorties pour écrire, parce que pour moi ce n’est pas la même énergie : on peut lire lorsqu’on n’a l’énergie de ne rien faire, mais on ne peut pas écrire sans cette énergie. (Après, cette histoire d’énergie, c’est une réflexion que je suis en train de commencer à avoir et peut-être que je vous en parlerai quand j’aurais mené ma réflexion à son terme, parce que ça recouvre bien d’autres idées).

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